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Archive pour octobre 2008

Blacksad t.01 : quelque part entre les ombres

Samedi 25 octobre 2008

DOSSIER PEDAGOGIQUE 

BLACKSAD t.01 : 

Quelque part entre les ombres 

(J. Diaz Canales et J. Guarnido) 

 Ed. Dargaud, 2000. 

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  Dossier téléchargeable : Blacksad t.01 : quelque part entre les ombres dans Déc'ouverte pdf Blacksad.pdf

   

  L’intrigue en résumé : 

  Natalia Wilford, une chatte actrice, est retrouvée morte assassinée.  Le détective privé John Blacksad décide alors de retrouver l’assassin, autant pour le réduire au silence que pour venger celle qui a été non seulement sa première cliente, mais aussi son premier amour. 

    

  De l’influence du Film Noir sur la création contemporaine : 

 Donner une définition du Film Noir n’est pas une chose aisée : on y trouvera une forme d’écriture, à la fois française et américaine, autant littéraire que cinématographique, venant définir un récit policier où le personnage principal, le plus souvent un détective privé, se retrouve emmené malgré lui à devoir résoudre l’écheveau complexe du désordre social. Basé sur une étude (proche du réalisme ou du naturalisme) des rapports faussés entre les personnages, le film noir est profondément pessimiste : la criminalité, l’univers opaque et sinistre de la ville tentaculaire, la nuit et la pluie, un éclairage expressionniste, la corruption policière, la jalousie, la trahison et les enjeux de pouvoir en sont les éléments clés et formels les plus remarquables. 

 Les premiers grands romanciers du genre, comme Dashiell Hammett (1894-1961) ou Raymond Chandler (1888-1959) participent très vite à l’écriture filmique des adaptations de leurs propres œuvres (Le Faucon Maltais par John Huston en 1941, Le Grand Sommeil par Howard Hawks en 1946), dans une véritable vogue courant de 1940 à 1958, année où paraissent La Soif du Mal (Orson Welles) et Sueurs Froides (Alfred Hitchcock). 

 Le Film Noir aura une influence exceptionnelle dès les années 1930 sur la production graphique paraissant dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, via le succès de comics strips tels qu’Agent Secret X9 (scénarisé par D. Hammett), The Spirit, Rip Kirby et Dick Tracy. Ces bandes puisent leurs inspirations dans la violence urbaine et d’authentiques faits divers, et amènent le roman comme le cinéma à s’interroger sur leurs propres références. Il faudra toutefois attendre les années 1970 pour voir arriver des films hommages au « genre » Film Noir, tels que Le Privé (Robert Altman – 1973) ou Chinatown (Roman Polanski – 1974), puis, des années 1980 à 2000, des œuvres mêlant adroitement les ambiances du Polar, du Fantastique et de la Science-Fiction (Blade Runner de Ridley Scott en 1982, Dark City d’Alex Proyas en 1998, Sin City de Frank Miller en 2005).  Seven (David Fincher – 1995) et L.A. Confidential (Curtis Hanson – 1997) ont par ailleurs redéfini pour longtemps au Cinéma les règles scénaristiques et stylistiques faisant des codes du « genre » film noir un arrière-plan en permanence recontextualisé de l’Amérique contemporaine,  située quelque part entre thriller, film policier et drame psychologique. 

 En Bande Dessinée, on retrouvera des références au Film Noir (autant qu’aux séries policières, au roman à énigme ou au polar social) dans divers champs allant de l’adaptation littérale à la parodie : citons ici et uniquement pour les récits où le héros est un détective privé,  Gil Jourdan de Maurice Tillieux,  Jess Long d’Arthur Piroton (le héros est agent du FBI mais les histoires archétypales du genre et particulièrement documentées), l’Inspecteur Canardo de Benoit Sokal (à la fois parodie et hommage aux personnages de Philip Marlowe, Mike Hammer et Columbo),  Jérome K. Jérome Bloche d’Alain Dodier et Sin City de Franck Miller. 

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Questionnaire pour les élèves : 

La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné. 

  

NIVEAU 1 

-  Quel est le titre de cet album ? Le scénariste et l’illustrateur sont-ils deux personnes différentes ? 

-   Les noms de l’éditeur ou de la collection apparaissent-ils ? 

-   Que représente l’illustration ? (la décrire) 

-   Quelles sont les couleurs dominantes de l’illustration ? 

-   Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre et dans l’illustration ? Quelles informations supplémentaires fournit éventuellement l’image ? 

NIVEAU 2 

-   Une couverture cherche à suggérer une histoire. D’après cette couverture, imaginez en quelques lignes quelle pourrait être l’histoire racontée dans cet album. 

-   Trouver le rapport le plus évident entre le titre et l’illustration.  Quels détails peuvent indiquer un récit du genre « policier » ? Cherchez la définition de « détective privé ». 

-    Cette couverture vous donne-t-elle envie de lire la B.D. ? Pourquoi ? En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ? 

NIVEAU 3 

-  Essayer de décrire l’atmosphère de cette couverture. «L’ambiance» de cette couverture vous parait-elle lourde ou légère ? Expliciter vos choix. 

-  Pourquoi le personnage central est-il un animal : à quel archétype littéraire et/ou cinématographique fait-il référence ?  Cherchez, avec la documentation dont vous disposez, d’autres exemples de récits-animaliers, en contes, fables, romans ou bandes dessinées. 

-  Chercher la définition du genre « Film Noir » et listez-en les principaux codes ou éléments clés, ainsi que les œuvres, auteurs et personnages majeurs. 

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   Roughs et recherches graphiques diverses pour le visuel de Quelque part entre les ombres.

   

 Lecture et analyse de la couverture : 

 Fable, récit animalier, roman policier, film noir, bande dessinée anthropomorphique : Blacksad, quelque part entre les ombres  se présente d’emblée au lecteur comme une œuvre multi-référente, où toutefois, le genre émergeant comme les couleurs (sombres) données de prime abord, fondent le style résolument adulte.

 Le dessinateur d’origine espagnole Juanjo Guarnido était encore animateur employé dans les Studios Disney, lors de la réalisation du premier volume de la série Blacksad, qui comporte désormais trois titres (Arctic-Nation (tome 2 paru en 2005) et Ame rouge (tome 3 paru en 2005)). Dès 1990, il conçoit avec le scénariste Juan Diaz Canales l’histoire en noir et blanc d’un détective privé, agissant dans l’Amérique  des années 1950. John Blacksad sera donc in fine un « privé », félin anthropomorphisé au poil noir et au museau blanc, dont l’allure générale est reprise au Sam Spade incarné par Humphrey Bogart  dans le Faucon Maltais.

 Le visuel de couverture parait être une reprise, consciente ou non, de la couverture du troisième album des aventures de l’Inspecteur Canardo de Sokal (autre contexte mêlant le monde animal au genre noir), à ceci près que le méchant de l’histoire (l’inquiétant chat Raspoutine) serait en quelque sorte devenu le héros d’une aventure où la noirceur garde une place importante, comme l’affirme du reste le titre. Si le jaune et le noir sont des couleurs immédiatement référentes du genre policier, on remarquera en outre le choix d’un brun sépia, signalant une histoire passée, et le vert amande des yeux venus nous fixer, symbole du jeu du destin et du hasard auxquels les personnages du récit vont immanquablement se livrer. Un vert connotant la puissance du dollar américain autant que la liberté d’âme et d’action naturelle du chat n’est pas non plus à exclure de cette analyse.

 Ce qui est frappant sur cette couverture, outre la force émotionnelle d’un gros plan de face, c’est le manque d’informations délivrées dans le cadre : le lecteur est bien « quelque part entre les ombres » perdu par son éventuel manque de « références » ou de preuves, mais interrogé au plus profond de lui-même (par le personnage-animal) comme témoin d’une narration placée in situ : le crime a déjà eu lieu, l’affaire à déjà commencé. Qui est coupable ? Rien n’indique rien : ni un paratexte en huis-clos (comment distinguer, dans les noms proposés, le dessinateur du scénariste ?), ni un titre « anglophone » énigmatique et cependant très parlant une fois traduit (« noire tristesse »), ni la nuit dans laquelle s’engouffre l’histoire et d’où émerge la tête de Blacksad.

Titre sombre, regard noir et tendu, cigarette nerveusement en train de se consumer, typographie connotée, sous-titre « dactylographié » : autant d’éléments clés du roman et du film noir qui interviennent ici peut-être de manière plus littéraire que graphique, dans la mesure où, tous réunis, ils sont enfin parlants. Jeu sur les stéréotypes, ce visuel se veut être en effet une incarnation littérale du personnage du privé : portrait psychologique profond d’un personnage volontaire, charmeur et perspicace mais non dénué de cynisme ni de brutalité. Le personnage donne corps à la série et vice versa, comme l’indique le titre : n’apparaîtront donc pas ici ni l’arrière-plan mythologique urbain, ni la femme fatale, ni une dangereuse adversité. Ces trois éléments se retrouveront au demeurant en filigrane sur les visuels des albums suivants…

Blacksad propose par conséquent dès sa couverture au lecteur une atmosphère, une ambiance et une tonalité : le noir en sera la marque récurrente à tous les niveaux, la nostalgie et le pessimisme laisseront un gout amer, tandis que le héros cheminera, au gré de ses propres réflexions en voix-off, dans une jungle urbaine teintée du vice et de la corruption. Soit – et avec la complicité du « lecteur-témoin » – une itinérance imposée avec rigueur et une valeur plastique sublimée, quelque part « entre les ombres » de chacune des cases.

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 Blacksad, visuels de couvertures des tomes 2 et 3.

    

 Pistes supplémentaires : 

-       http://www.blacksadmania.com : site principal dédié à l’univers Blacksad

-       http://www.bdparadisio.com/intervw/blacksad/intblack.htm : interview des auteurs, réalisée en 2001. 

-       http://bernadac.club.fr/index.html : rétrospective de la Bande Dessinée policière au XXème siècle. 

-       http://fr.wikipedia.org/wiki/Film_noir : article consacré au genre du film noir sur l’encyclopédie Wikipédia

-       http://cinema.film-noir.bifi.fr  : exposition de la BIFI consacré à la lecture des affiches françaises du film noir américain. 

-       http://pagesdefrancais.free.fr/sequences/College/blacksad.htm : séquence pédagogique de niveau 5ème/4ème consacrée à l’étude du premier album de Blacksad 

-       http://crdp.ac-bordeaux.fr/cddp40/Bibliographies/litteraturepoliciere.pdf. : bibliographie sur la littérature jeunesse policière, réalisée en 2006. 

   

  A lire : 

-    Blacksad, les dessous de l’enquête – Editions Imbroglio, 2001 : livre making of dévoilant la genèse du premier tome de la série. 

-    Blacksad, l’histoire des aquarelles - Editions Dargaud, Collection Christian Desbois, 2005 : livre making of revenant sur les recherches de maquettes couleurs et les roughs (esquisses) aquarelles, phase préparatoire de la palette et de l’éclairage des trois albums constitutifs de la série. 

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Maquette et recherche de couleurs pour la couverture du tome 1.

Extrait p.5 de  Blacksad, l’histoire des aquarelles.

 

Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes ©J. Diaz Canales et J. Guarnido et B. Sokal  

©Editions Dargaud et Casterman – 1982, 2000 et 2008.

L’envolée sauvage t.01 et t.02

Lundi 20 octobre 2008

  DOSSIER PEDAGOGIQUE 

L’ENVOLEE SAUVAGE t.01 et t.02   

(Laurent GALANDON et Arno MONIN)    

 Ed. Bamboo Collection Angle de vue, 2006 et 2007. 

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Dossier téléchargeable : L'envolée sauvage t.01 et t.02 dans Déc'ouverte pdf L’envolée sauvage.pdf

  

  Les intrigues en résumé : 

  -    Tome 1 : La dame blanche : 1941. Simon habite à la campagne dans une famille qui l’a recueilli. Il est juif et sa présence devient insupportable au maire instituteur pro-allemand. Protégé par le curé du village, Simon est envoyé dans un séminaire dont il s’évade… 

 -      Tome 2 : Les autours des palombes : Simon, juif réfugié dans une ferme éloignée de la tourmente, est bientôt rattrapé par l’antisémitisme forcené. Il s’enfuit à nouveau et tombe sous la protection de Firmin, un résistant auquel Simon va donner un coup de main. Malheureusement, Simon est pris par la milice et déporté à Auschwitz avec la petite Ada. 

  

    Questionnaire pour les élèves : 

 La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné. 

  NIVEAU 1 

-     Quels sont les titres de ces B.D. ? Quel est le nom de son auteur et où ce nom est-il écrit ? Le scénariste et l’illustrateur sont-ils deux personnes différentes ? 

-     Les noms de l’éditeur ou de la collection apparaissent-ils ? 

-     Que représente l’illustration ? (la décrire) 

-     Quelles sont les couleurs dominantes de l’illustration ? 

-     Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre et dans l’illustration ? Quelles informations supplémentaires fournit éventuellement l’image ? 

 

 NIVEAU 2 

-    Une couverture cherche à suggérer une histoire. D’après ces deux couvertures, imaginez en quelques lignes quelle pourrait être l’histoire commune racontée dans ces albums. 

-     Trouver le rapport le plus évident entre le titre et l’illustration de chacun de ces albums. Quels détails indiquent le dramatique sujet historique traité au sein de ces albums ? 

-     Ces couvertures vous donnent-elle envie de lire la B.D. ? Pourquoi ? En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ? 

  NIVEAU 3 

-      Essayer de décrire l’atmosphère de chacune des couvertures. Identifier notamment avec le visuel du second album, le lieu de l’action principale et l’époque à laquelle se déroule chaque récit. 

-     « L’ambiance » de ces couvertures vous parait-elle lourde ou légère ? Expliciter vos choix. 

-     Un enfant solitaire, une étoile jaune, un « animal totem » (ou animal symbolique) : avec la documentation dont vous disposez, tentez de trouver des titres d’œuvres où l’on retrouve l’association de ces éléments. 

    

  Lecture et analyse de la couverture : 

  Comment parler de la Shoah à un public adolescent contemporain ? Voici la lourde et difficile question à laquelle on voulu répondre le scénariste Laurent Galandon et le dessinateur Arno Monin. Faire acte de mémoire, mais traiter le sujet avec délicatesse, poésie, et garder un espoir lié à l’enfance, sans détourner par ailleurs les horreurs de la réalité historique. On rappellera ici que l’Holocauste fit  plus de cinq millions de victimes. Pour la France, 75 721 Juifs, dont près de 11 000 enfants, seront déportés de 1942 à 1944, principalement vers le camp d’Auschwitz.

 A l’inverse de bien des œuvres, le double album de l’Envolée sauvage surprend en ce qu’il n’est finalement ni inspiré par un témoignage direct d’un survivant des camps de la mort, ni ancré dès sa couverture dans un patrimoine visuel strictement « historisant ».

 La couverture de l’Envolée sauvage t.1 : la dame blanche est symptomatique de ces choix. C’est d’abord un titre surprenant (le sous-titre n’apparait qu’en page de titre intérieure), intriguant, déroutant… Le jeune lecteur ne devrait pas pour autant en déduire un récit strictement animalier, puisque le personnage central est bien un humain. S’agit-il alors d’une atmosphère fantastique ? Le paysage automnal décharné, les rochers monolithiques, les nuages sombres et le vent violent, les couleurs froides et pluvieuses, et la présence d’un rapace blanc inciteraient à répondre par l’affirmative ; d’autant plus que le sous-titre de ce premier volume, la fameuse Dame blanche, fait s’entrecroiser bien des notions : la référence fantomatique, le surnom de la chouette effraie et l’association entre un héros adolescent et un animal-totem de couleur blanche contribueront sans doute pour nombre de jeunes lecteurs à pré-situer l’œuvre quelque part entre Harry Potter, Tintin et Sans-Famille. Ce qui sera dès lors intéressant pour l’enseignant tiendra en la constitution d’un lien entre les thématiques internes à ces récits et celles inhérentes au cycle de Galandon et Monin : une adolescence orpheline et en souffrance, un décorum ou contexte hostile, une itinérance et un récit d’apprentissage, l’établissement de liens d’amitiés indéfectibles avec l’Autre, compris comme inséparable compagnon de route.

 De cette couverture, encore, et passé le mystère déroutant de la première découverte, on appréciera justement les détails : la typographie manuscrite et torturée du titre, la correspondance entre la déchirure blanche (où viennent s’inscrire le titre et les noms des auteurs) et la chouette, le visage fermé du personnage, qui semble lui-même suivre un chemin incertain (sans passé, puisqu’on n’en distingue pas les origines, cachées derrière la colline, et sans avenir, puisque se perdant entre herbes et rochers de sinistres augures). Au croisement des lignes de force de ce visuel, notre œil sera in fine attiré par la minuscule étoile jaune fixée sur le vêtement, à la place du cœur du personnage. Dévoilement lourd de perspectives et de conséquences, puisque le jeune héros, encore anonyme pour le lecteur, n’en paraitra que plus menacé : isolé, perdu, en proie à l’hostilité des éléments et dont la seule présence est « résumée » autant par une clôture aliénante que par une chouette ayant bien du mal à tenter son « envolée sauvage » (celle-ci perdant visuellement des plumes face à la tempête annoncée).

 Le même schéma s’établit en correspondance, en couverture du second volume l’Autour des palombes. Tout d’abord une modification de la donne dramatique puisque le contexte devient référencé : on reconnaitra en arrière-plan la sinistre entrée du camp d’Auschwitz, lieu de mort et d’enfermement connoté à la fois par la présence de divers éléments hostiles (clôtures et fils de fer barbelés, nuages noirs ou fumées acres, cailloux) et par l’autour des palombes, puissant rapace (ici ramené à l’aigle symbole du pouvoir fasciste) cherchant à s’emparer des faibles proies que semblent constituer les enfants/adolescents. Ceux-ci, à l’inverse de la première couverture, s’affranchissent à la fois d’un contexte pesant, puisque représentés « en marche », en contreplongée, et dans l’état de franchir un seuil important, soit un quadruple enjeu du sort, du hasard, de la liberté et du destin, notions toutes contenues dans la symbolique du vert se déroulant sur leurs pieds. Cette envolée libertaire, riche de tous les espoirs, s’oppose toutefois encore et en partie aux idées d’exclusion (symbolique de l’étoile jaune) et d’entrave (système totalitaire, barbelés, etc.), représentées sur ce visuel dans une itinérance étymologiquement « sinistre » des caractères. « Sinistre », c’est-à-dire, « à gauche »,  « préjudiciable » pour reprendre le sens premier donné par le latin.

 On déduira enfin de ce même parcours droite-gauche l’idée d’un retour, d’un nouveau regard sur le chemin parcouru, qui donne sans doute aux deux couvertures de l’Envolée sauvage leur portée symbolique la plus universelle : sans passé, le présent n’a pas d’avenir. Là se définissent bien tout le cœur et l’âme du message du devoir de mémoire.

 

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 L’entrée principale du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau après la Libération, en 1945.

Interview de Laurent Galandon :  

 Comment vous est venue l’idée de parler de la Shoah ? Une idée entre fiction et réalité, ou inspirée de choses réelles ? 

 Non, pas de base réelle. Je ne suis pas de confession juive, je n’ai pas connu ou ne connaît pas (ou alors sans le savoir) de personnes directement « touchées » par la Shoah. Par contre, j’ai eu l’occasion de travailler avec des jeunes en grandes difficultés et j’ai été étonné (atterré même peut-être) par leur méconnaissance sur le sujet. Aussi ai-je eu envie de participer, modestement, d’une part à un devoir de mémoire et, d’autre part, à une démarche « pédagogique ». Mais, rien de tout cela n’était conscient à l’écriture de l’histoire. 

  L’idée du titre s’est-elle imposée immédiatement ? 

  Assez rapidement en tout cas. C’est « un peu idiot » mais j’ai besoin d’un titre lorsque j’écris une histoire, quitte à le modifier par la suite. Ce titre, « l’envolée sauvage » permet de mettre en évidence plusieurs aspects historiques (le développement de l’antisémitisme ; la violence et l’horreur de la déportation et de l’extermination…) ainsi que des éléments directement liés à l’histoire de notre héros (sa passion et sa relation aux oiseaux). Par ailleurs, le titre porte également d’évidentes métaphores (liberté/emprisonnement…). Enfin, et plus simplement, il « sonne » bien, non ? Un film, très bien, réalisé par Caroll Ballard, porte ce même titre. 

  Avez-vous effectué beaucoup de recherches graphiques concernant l’élaboration de cette couverture ? 

La couverture, c’est l’espace de liberté – totale – d’Arno ! Aussi n’avons-nous jamais d’idée arrêtée. Généralement, nous attendons qu’une première grosse partie de l’album soit avancée pour commencer à en parler. Alors nous échangeons, pas tant sur la forme, plus sur l’ambiance et les informations que nous souhaitons y faire passer, les éléments qui nous semblent importants et forts.  Arno proposera alors des premiers roughs, mais finalement ils ne seront pas très éloignés les uns des autres. Lors de cette phase, l’éditeur est très présent. Des échanges « à trois » se mettent en place pour arriver à une mouture définitive. Arno fait preuve d’une grande sensibilité (pendant tout l’album) mais, plus encore à l’égard de la couverture. Aussi sommes-nous arrivés assez vite aux couvertures telles qu’elles sont, les albums sortis. 

  Autre question, avez vous, lors de la parution du tome 2, évoqué l’idée d’une « relation graphique » évidente entre les couvertures des deux albums, outre, sans doute, l’évocation d’une itinérance ? 

    Oui. La « marque blanche » dans laquelle apparaît le titre. Pas tant pour la « signification » qu’elle pourrait porter mais davantage en terme de « marqueur » graphique.  Dans la première couverture, Simon est seul et statique, à ce stade il subit encore l’Histoire ; dans le tome 2, il est en mouvement et avec Ada, son histoire s’inscrit dans l’Histoire 

 Des références filmiques ou littéraires ? 

  Elles sont nombreuses. En matière cinématographique, outre les « grands classiques »,  je citerai La vie est belle dont (en toute modestie), je me sens assez proche. Le personnage de Roberto Benigni arrive à traverser les épreuves grâce à l’humour qu’il déploie pour laisser croire à son fils que leur déportation est un jeu ; Simon affronte des épreuves similaires grâce à son « amour » pour les oiseaux. En matière de livre, évidemment Si j’étais un homme de Primo Levi, mais j’évoquerai aussi volontiers C’est en hiver que jours rallongent  de Joseph Biallot (qui a également connu les camps). 

 Que pensez-vous des adaptations de « Paroles de… » et plus généralement des « mises en images » des témoignages des survivants de cette période ? 

   A part l’inégalé et l’inégalable chef d’œuvre Maus d’Art Spiegelman, je connais assez peu les adaptations de cette période en BD. Yossel de Joe Kubert est également un bel ouvrage (sur le ghetto de Varsovie) qui tient davantage du carnet de croquis que de la bande dessinée. Donc, si c’est bien fait, je crois que chaque pierre à l’édifice de l’indispensable devoir de mémoire est le bienvenu… Peut être plus encore en ce début de XXIème siècle. 

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Recherches graphiques pour la couverture du tome 2 (Copyright Arno Monin et Editions Bamboo).

 

Pistes supplémentaires : 

-    http://www.angle.fr/catalogue/l-envolee-sauvage-tome-1-grand-angle-15.html : site officiel de l’éditeur Bamboo. 

-     http://www.dailymotion.com/video/x3gjzk_interview-l-galandon-et-a-monin-par  : interview vidéo des auteurs. On y trouvera de nombreux détails sur la naissance de l’œuvre et le concept de « devoir de mémoire ». 

-     http://workinprogresslg.blogspot.com/ : blog exposant les différents projets de Laurent Galandon. On y retrouvera divers documents et critiques de l’Envolée sauvage (voir à la date du 23 Aout 2007).

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Shoah et http://fr.wikipedia.org/wiki/Auschwitz : articles consacrés à la Shoah et au camp d’Auschwitz sur l’encyclopédie Wikipédia

-     http://www.ushmm.org/wlc/fr/ : encyclopédie multimédia de la Shoah. 

-     http://www.actuabd.com/article.php3?id_article=2038 : la Shoah en bande dessinée, une bibliographie… 

-      www.abc-lefrance.com/fiches/VieestbelleBenigni.pdf : dossier ABC Le France consacré au film La vie est belle (R. Benigni – 1998). 

 

 

 Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes Galandon/Monin et Ed. Bamboo©.

L’interview de Laurent Galandon est reproduite dans ce dossier avec l’aimable autorisation de l’auteur.  

Sorcières & Pleine Lune

Dimanche 5 octobre 2008

DOSSIER PEDAGOGIQUE /

SORCIERES et PLEINE LUNE

 (Christophe CHABOUTE)

Ed. Le Téméraire et Vents d’Ouest - 1998, 2000 et 2001.  

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Dossier téléchargeable :  Sorcières & Pleine Lune dans Déc'ouverte pdf Sorcièresetpleinelune.pdf

 

  • L’auteur, sous le signe du noir et du blanc :

  Christophe Chabouté est né en 1967 en Alsace. Le grand public découvrira seulement en 1998 celui qui n’était jusqu’ici qu’un graphiste free-lance : le succès immédiat de l’album Sorcières (Ed. le Téméraire), et l’Alph-Art Coup de Cœur venu récompenser au Festival d’Angoulême Quelques jours d’été (Ed. Paquet), imposent le style comme les thématiques fortes de l’auteur. Attiré très jeune par les domaines du dessin et de la narration, Chabouté cadre ses histoires dans un noir et blanc souvent intimiste et crépusculaire, où les personnages dérivent entre la solitude d’une morne réalité, un fantastique attirant et l’exutoire d’une folie meurtrière. Il obtient le Grand Prix RTL pour sa vision du destin d’Henri Désiré Landru en 2006 (Ed. Vents d’Ouest) parfaite mise en œuvre du rapport entretenu selon l’auteur entre l’Histoire, l’intimité poétique des personnages et leur mouvance entre raison et déraison, grandeur et décadence, fatalité et destin, dessinés dans un noir et blanc qui sait habilement éviter tout manichéisme.

 

  • Les intrigues en résumé :

- Certaines sorcières peuvent être machiavéliques, rancunières, manipulatrices, d’autres maladroites, voire touchantes. Aucune ne laisse indifférent. Êtes-vous sûr que votre voisine n’en est pas une ?

- Un fonctionnaire à la vie réglée voit en une nuit ses petites habitudes bien ancrées voler en éclats. De minable tortionnaire il devient violeur puis voleur. Et si tout cela n’était que l’effet de la pleine lune ?

 

  • Questionnaire pour les élèves :

La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné.

NIVEAU 1

- Quels sont les titres de ces B.D. ? Quel est le nom de son auteur et où ce nom est-il écrit ? Le scénariste et l’illustrateur sont-ils deux personnes différentes ?

- Quel est le nom de l’éditeur et de la collection ?

- Pourquoi, à votre avis, les mots écrits sur la couverture sont-ils de tailles différentes ?

- Que représente l’illustration ? (la décrire)

- Quelles sont les couleurs dominantes de l’illustration ?

- Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre et dans l’illustration ? Quelles informations supplémentaires fournit éventuellement l’image ?

 

NIVEAU 2

- Une couverture cherche à suggérer une histoire. D’après ces deux couvertures, imaginez en quelques lignes quelle pourrait être l’histoire commune racontée dans ces albums.

- Trouver le rapport le plus évident entre le titre et l’illustration de chacun de ces albums. A quel genre littéraire/cinématographique peut-on les associer?

- Ces couvertures vous donnent-elle envie de lire la B.D. ? Pourquoi ? En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ?

 

NIVEAU 3

- Essayer de décrire l’atmosphère de chacune des couvertures. Identifier le lieu de l’action principale et l’époque à laquelle se déroule chaque récit.

- « L’ambiance » de ces couvertures vous parait-elle lourde ou légère? Expliciter vos choix.

- Une pleine lune, un chat (noir), un bois dans la nuit, un personnage solitaire: avec la documentation dont vous disposer, tenter de trouver des titres d’œuvres où l’on retrouve l’association de ces éléments.

 

  • Lecture et analyse de la couverture :

  Chez Chabouté, les titres sont une entrée en matière immédiate : c’est d’abord un univers cumulatif de deux genres, le Fantastique ou le Policier, souvent associés dans la notion de thriller psychologique ou surnaturel. C’est ensuite une référence à l’univers du conte et de la fable, dans la mesure où chaque récit est titré du nom d’un personnage, s’inscrit dans un lieu emblématique et se déroule sous des cieux propices.

  Sorcières et Pleine Lune traduisent leur appartenance à ce même corpus, autant par la grande similarité qui réunit ces deux visuels, que par les quelques détails qui peuvent les différencier. On se posera en outre la question de savoir en quoi les tonalités noires et blanches de la mise en images « à la manière » de Chabouté peuvent associer l’œuvre de celui au roman graphique, et plus généralement au monde de la Littérature romanesque (voir sur ce point l’album paru en 2006 Construire un feu, adaptation d’une célèbre nouvelle de Jack London).

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  Economie de moyens, longs silences et ambiances de rigueur ne suffiraient pas à définir le style narratif de l’auteur, dont les visuels en clairs-obscurs ici étudiés sont cependant de parfaits exemples. Symbole de cette économie, le décor se réduit à l’essentiel : ciel infernal et rougeoyant,  forêt (Noire) évocatrice des frissons de l’enfance et des cauchemars du monde adulte, quelque part entre Le Petit Chaperon Rouge, le Petit Poucet et un récit de Stephen King. Une forêt maléfique digne des longs métrages de Walt Disney (Blanche Neige et les 7 Nains (1937), La Belle au Bois Dormant (1957)), qui peut d’ailleurs se résumer à un seul arbre (cette fois on songera à l’arbre-refuge du Chevalier sans-tête de la Légende du Val Dormant de Washington Irving (1819), qui inspira le Sleepy Hollow de Tim Burton (1999)) et  qui symbolise dès ses origines tout un pan du Cinéma Fantastique. Corrompue par le mal, soumise ou alliée au vampire – on ne sait -, la forêt maléfique protège l’antre du Mal. Le passage vers la mort, le désespoir et la peur, symbolisé par un pont, se trouve justement au cœur de cette forêt (« Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » est l’un des cartons les plus célèbres du cinéma muet, issu du film Nosferatu de  F.W. Murnau en 1921). La forêt incarne ce lieu de transition entre le monde rationnel, rassurant, peuplé d’humains ordinaires et celui, terrifiant, de l’occulte et du fantastique, habité par les monstres et autres créatures du diable. Avec Nosferatu, le ton est donné. D’emblée la forêt occupe un rôle-clef dans le Fantastique, et en particulier dans les récits d’épouvante. Chabouté en a fait son décor-type, de l’illustration pour l’intégrale de ses premiers récits, parue en 2006, jusqu’aux visuels de La bête ou Construire un feu.

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  De cette union surnaturelle entre la terre, le ciel et le vivant découle toutefois chez Chabouté non la monstruosité mais la peur et la folie : un chat noir et un humain en fuite sous la pleine lune en sont les signes annonciateurs, mais seul le lecteur les transformera sciemment ou inconsciemment en ce qu’ils ne sont pas encore graphiquement parlant (un chat sorcier(e) surnaturel ou un loup-garou). Cette « inconscience » tire sa force d’un décorum savamment mis en place : ciel tourmenté, arbre décharné, chat de sinistre présage (un chat noir est l’incarnation du Diable depuis le Moyen Age) digne de son homologue du Cheshire chez Lewis Caroll (Alice au Pays des Merveilles, 1865) et monde clos (de barbelés !) duquel on n’entrouvre qu’une porte timide. Chacun de ses éléments est enfin associé dans un jeu pictural proche du ténébrisme, où les contrastes entre ombres et lumières insinuent une violence psychologique sourde.

  Silhouette anonyme et apeurée, l’humain, bien que désireux de poursuivre un récit entamé sur le rythme de lecture traditionnel (gauche-droite), ne fait que subir un environnement-monde qui le dépasse : pour preuve, sur le visuel de Sorcières, la toile-piège qui lui est tendue dans la partie droite de l’illustration, entre chat à l’affut d’une innocente victime et barbelés mortifères (un détail modifié dans la version la plus récente de l’album) ; preuve encore, sur le visuel de Pleine Lune, entre une forêt opaque et  déjà prédatrice de l’ombre du coureur, et non sens instauré par la course comme par la dualité ombre-lumière de ce même coureur (pourquoi court il vers la nuit et non la lumière ? Pourquoi l’ombre projetée sur le sol ne correspond-elle pas à l’angle naturel de la lumière lunaire (qui par ailleurs semble totalement indépendante du décor-forêt de l’avant plan) ?). Une ombre maléfique sans doute, que l’on n’aura là aussi aucun mal à rapprocher de celles de Dracula (Bram Stocker, 1897) ou de Nosferatu dans le folklore et le cinéma expressionniste anglo-saxons. Entre promesse de l’ombre et la bête dans l’ombre, Chabouté semble donc avoir choisi, à travers un découpage justement très cinématographique de chacune de ses histoires.

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  Le silence trouble, le sentiment de solitude, le froid ou la nuit, le monde réduit à un univers clos sont également très récurrents chez Chabouté (voir l’ensemble des visuels de couvertures) : l’humanité en est en général exclue, au profit du regard engagé du lecteur-spectateur, qui prendra donc (à tort ou à raison) la place du héros traditionnel. A la lecture du visuel, on ne saurait justement dire où se situer, à l’inverse de quantités d’illustrations : avant, pendant ou après l’action principale ? La scène est là, mais sans figurants, éternel témoin muet d’un drame perpétuel : celui de l’affrontement avec la réalité et avec le temps, dont on connait l’ultime issue. Rien ne sert de courir…

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 Les albums de Chabouté sont en noir et blanc : intemporels, comme un étrange et cruel portrait du quotidien, et par là même une définition du Polar et du Fantastique. Plein soleil ou Pleine lune. Noir et blanc comme la vie et la mort qui hantent en vérité tous ses personnages de papier.

 

  • Pistes supplémentaires :

- http://colombine65.free.fr/chaboute : site non-officiel de l’auteur.

-  www.ventsdouest.com/christophe-chaboute-000000017484-091.htm : page dédiée sur le site des éditions Vents d’Ouest.

- http://www.bdselection.com/php/index.php?rub=page_dos&id_dossier=25: interview de l’auteur.

- http://www.bodoi.info/archives/2008-09-03/1788/1788 : interview réalisée par le magazine Bodoï (dossier téléchargeable au format PDF).

- http://www.france5.fr/bd/index.php?page=bd-bande-dessinee-dossiers&id_article=508: page consacrée à l’album Tout seul sur le site de France 5.

 

 

Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes Ch. Chabouté, Ed. Le Téméraire, Glénat et Vents d’Ouest©.