Archive de la catégorie ‘Couverture mythique’

Les Bijoux de la Castafiore

Lundi 22 septembre 2008

  DOSSIER PEDAGOGIQUE /

 LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE 

(HERGE) -  

Dossier téléchargeable : Les Bijoux de la Castafiore dans Couverture mythique pdf 6lesbijouxdelacastafiore.pdf

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  L’album :

 L’album des Bijoux de la Castafiore, paru à l’origine dans l’hebdomadaire Tintin en 1963, a une place tout à fait à part dans la série des Aventures de Tintin. Souvent préféré des tintinophiles avertis, cet épisode, vingt et unième de la série, est celui dont Hergé dit :

 « Mon ambition était de simplifier encore, de m’essayer à raconter, cette fois, une histoire où il ne se passerait rien. Sans aucun recours à l’exotisme (sauf les romanichels : l’exotisme qui vient à domicile !). Simplement pour voir si j’étais capable de tenir le lecteur en haleine jusqu’au bout ! » (Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé, p. 70)

 Ou encore :

 « L’histoire a mûri de la même façon que les autres mais a évolué différemment, parce que j’ai pris un malin plaisir à dérouter le lecteur, à le tenir en haleine tout en me privant de la panoplie habituelle de la bande dessinée : pas de « mauvais », pas de véritable suspense, pas d’aventure au sens propre… Une vague intrigue policière dont la clé est fournie par une pie. N’importe quoi d’autre, d’ailleurs aurait fait l’affaire : ça n’avait pas d’importance ! Je voulais m’amuser en compagnie du lecteur pendant soixante-deux semaines, l’aiguiller sur de fausses pistes, susciter son intérêt pour des choses qui n’en valaient pas la peine, du moins aux yeux d’un amateur d’aventures palpitantes. »

Parvenu à l’apogée de son œuvre, Hergé s’amuse à en renverser les thèmes et les codes traditionnels ; il s’offre en quelque sorte le luxe d’une géniale parodie du récit d’aventure, dans un album qui se résumera à un drame domestique à huis clos, dans et autour d’une propriété de Moulinsart érigée en vaste décor théâtral.

  

  L’intrigue en résumé :

   Tout va pour le mieux à Moulinsart, sauf l’escalier dont une marche est cassée. Une lettre de la Castafiore annonce son arrivée imprévue. Sur le point de partir, Haddock se fait une entorse, ce qui le force à rester et à affronter la tempête musicale. Accompagnée de sa camériste Irma et de son pianiste Igor Wagner, Bianca s’installe au château. Bientôt suivent une horde de journalistes qui ne tardent pas à inventer une rumeur de mariage entre elle et Haddock. Survient alors le vol de son émeraude…

 

 Questionnaire pour les élèves :

La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné.

NIVEAU 1

- Quel est le titre de la B.D.? Quel est le nom de son auteur et où ce nom est-il écrit ? Le scénariste et l’illustrateur sont-ils deux personnes différentes ?

- Quel est le nom de l’éditeur ?

- Pourquoi, à votre avis, les mots écrits sur la couverture sont-ils de tailles différentes ?

- Que représente l’illustration ? (la décrire)

- Quelles sont les couleurs dominantes de l’illustration ?

- Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre et dans l’illustration ? Quelles informations supplémentaires fournit éventuellement l’image ?

NIVEAU 2

-   Une couverture cherche à suggérer une histoire. D’après cette couverture, imaginez en quelques lignes quelle pourrait être l’histoire racontée dans la B.D.

- A qui s’adresse Tintin? Est-ce une attitude courante sur une couverture d’album de bande dessinée?

-  Cette couverture vous donne-t-elle envie de lire la B.D.? Pourquoi ? En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ?

NIVEAU 3

- Essayer de décrire l’atmosphère de cette couverture. Identifiez le lieu de l’action principale.

- A quel genre littéraire et cinématographique se rattache selon vous cette couverture? Expliciter vos choix.

- Trouver tous les détails qui suggèrent dans l’image l’idée de suspense.

- A votre avis, que signifie le geste amusé adressé par Tintin au lecteur?

- Chercher d’autres œuvres d’art où un personnage, sinon l’artiste lui-même, a le regard tourné vers le spectateur.

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Annonce de la prépublication des Bijoux, en couverture du Journal de Tintin n°665 (20 Juillet 1961).

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Planche-annonce publicitaire parue dans le Journal de Tintin.

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Crayonné de la couverture par Hergé.

 

 Lecture et analyse de la couverture :

  On l’a dit, Les bijoux de la Castafiore est un chef-d’oeuvre d’anti-récit.  Pas d’aventure renversante donc, ni de voyage au bout du monde, à peine une énigme, quelques fausses pistes et point de coupables : tel se présente l’album de tous les contre emplois. Rien, ni les personnages, ni le décor et encore moins le récit, n’échappe à ce mouvement de retournement. Hergé s’amuse à troubler sa fameuse « Ligne Claire » (expression créée en 1977 pour qualifier le style graphique hergéen).

 Si ce constat est évident une fois le livre refermé, il l’est moins quand on ne l’a pas encore lu : la question est donc de savoir si Hergé n’aurait pas conçu sa couverture comme un « jeu » digne de Sherlock Holmes. Ambiance, personnages, lettrages et typographies, couleurs, tout semble effectivement en représentation, voir en sur-indication, comme autant de signes adressés aux lecteurs les plus clairvoyants et perspicaces.

 Commençons par le début…

  Le titre s’accompagne d’une typographie emblématique à la fois de la série Tintin et des titres des Aventures de Blake et Mortimer (E.P. Jacobs étant l’un des proches collaborateurs d’Hergé dès 1943, associé au sein du Journal de Tintin à partir de 1946) : Hergé, toutefois, n’aura jamais réellement chercher à introduire systématiquement la notion de suspense dans le nom de ses aventures (voir le Secret de la Licorne ou l’Ile Noire en contre-exemples), à l’inverse d’un Jacobs friand de qualificatifs inquiétants (secret, mystère, énigme, marque, piège). Les Bijoux de la Castafiore est un titre simple, mais un titre en résonnance, puisque non seulement les fameux objets de valeur figurent « incrustés » en lieu et place des lettres « o », mais aussi que leurs couleurs attirent l’œil (un rubis et une émeraude ?) et que, finalement, ils poussent le lecteur à sur interprétation. « O » ou « Oh, que va-t-il arriver à ces bijoux ? » Pourquoi nous en parle-t-on ? Titre de roman policier ou de film (on songe à Arsène Lupin ou au film La main au collet (A. Hitchcock – 1955)), affaire annoncée avant même sa mise en situation, à comparer avec la véritable Affaire du collier de la reine (1785), qui sera transformée par Jacobs en Affaire du collier en 1967 dans un album également très en résonnance…

 Si les bijoux sont mis au centre de l’intrigue, c’est qu’ils sont – surement – appelés à disparaitre, vouloir être volés ou enjeux de conflits personnels, bref, un enjeu scénaristique certain. Que constate de plus le lecteur-enquêteur ? Que ces mêmes bijoux, appartenance de la célèbre diva, ne sont pas portés à son coup (on imagine une parure ou un collier, plus qu’une bague ou un bracelet), et donc en quelque sorte déjà escamotés ou en train de l’être…

Effet de résonnance, encore, puisque l’air préféré de la Castafiore est précisément celui des Bijoux, extrait d’opéra fameux issu de l’Acte III du Faust de Gounod (1859), qu’elle semble chanter sur ce visuel ! Et d’un air à « envoler », il n’y a bien sur qu’un pas…

 Quid ensuite du décor, de l’ambiance ?

 On remarquera d’abord la présence insolite de caméras, d’un tournage, et de figures inconnues pour les fidèles lecteurs des aventures du jeune reporter. Placée dans la lumière d’un projecteur, il y a littéralement « mise en scène » : une grande porte fenêtre et les reflets sur le sol suffisent à évoquer le cadre luxueux (celui du Château de Moulinsart), tandis que la Castafiore est en représentation, habillée d’un rouge vif qui vient compléter les couleurs dominantes de cette couverture. Rouge, jaune, bleu marine, vert sombre et noir, soit un parfait résumé des couleurs associées au récit policier (à commencer par la célèbre maquette de la collection Le Masque, dont le titre en jaune et noir est un parfait reflet). Cette mise dans la lumière artificielle s’accompagne d’une obscurité (fait-il nuit ?) très oppressante, abîme où se glissent l’ensemble des personnages et animaux ici dessinés, comme pour mieux s’y confondre.

  Maitre de la fausse piste, Hergé pousse ici très loin les signaux distinctifs : si les bijoux sont menacés, c’est qu’un coupable rôde dans les environs… Le pianiste (Igor Wagner) et son regard en coin (ayant toutes les bonnes raisons de ne plus supporter le rossignol Milanais…), l’homme à gauche derrière le Capitaine Haddock (un journaliste qui peu se déplacer où il veut dans le Château sans être inquiété…), le caméraman (son visage ne peut pas être vu puisqu’il nous tourne le dos…), Milou et le chat (induisant le jeu du chat et de la souris…) : tous des coupables en puissance !

 A ceci près que…

 Hergé, opérant en tant que metteur en scène ingénieux, met en abyme et ses albums, et ses personnages, et sa propre intervention : comment faire interagir le lecteur et le prévenir avant même qu’il ne se lance dans l’aventure, si ce n’est par l’intermédiaire de Tintin ? Sourire amusé en coin, doigt sur les lèvres et cadré en plan rapproché, Tintin-Hergé regarde le lecteur en en stupéfiant geste extra-diégétique. Le héros de fiction est-il alors conscient d’être regardé, suivi ? Proche d’une Joconde énigmatique à laquelle il reprend sa posture, Tintin nous adresse juste un « taisez-vous, faites silence, regardez bien… Le spectacle a déjà commencé… ». A moins qu’il ne s’agisse d’un « Chut ! Soyez vigilant et ouvrez l’œil ! »… Dépassant le stade pictural de l’autoportrait masqué, Hergé se donne l’apparence de Tintin, dans une invitation amusée à rentrer dans la scène qui tient tout à la fois de l’espièglerie d’un putto issu de la Peinture Italienne (patrie de l’Opéra) et du mystère teinté de sérieux d’un Botticelli (visible dans son Adoration des Mages – 1474) ou d’un Velasquez (Les Menines – 1656).

  Champ, cadre, espace, lieu, scène, case : la couverture des Bijoux de la Castafiore est aussi une entrée en matière et une introduction. C’est une invitation à tourner la page, à venir voir et à tenter de décrypter. Une mise en image qui se double surtout, et dans l’esprit d’Hergé, d’une exceptionnelle mise dans l’image.

 

 Pistes supplémentaires :

- http://tintin.france3.fr/ : site officiel de la série d’Hergé.

- http://www.tintin.free.fr/ et http://www.free-tintin.net/ : deux sites non-officiels

- http://www.tintinmilou.free.fr/francais.htm : autre site non officiel, relativement complet et accompagné de nombreux dossiers d’études.

- http://www.bellier.org/: site non officiel remarquable contenant les fac-similés des pages, planches et images du Journal Tintin depuis ses origines. On y retrouvera 31 pages originelles des Bijoux de la Castafiore, pré-publiées en 1961 et 1962.

- http://lejournaldetintin.free.fr/: site du Journal de Tintin.

- http://fr.wikipedia.org/wiki/Air_des_bijoux : le fameux Air des Bijoux de Faust par Charles Gounod.

 

Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes Hergé, Editions Moulinsart et Casterman©.

Les images présentes sur ce site sont l’œuvre originale d’Hergé et de Moulinsart.
Aussi, Moulinsart S.A. n’est en aucune façon responsable de ce site Internet.

Lucky Luke t.08 : Phil Defer

Samedi 20 septembre 2008

DOSSIER PEDAGOGIQUE /

LUCKY LUKE et PHIL DEFER (MORRIS) -  

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Dossier téléchargeable : Lucky Luke t.08 : Phil Defer dans Couverture mythique pdf 5luckylukeetphildefer.pdf

 

  • La série Lucky Luke :

  Le personnage de Lucky Luke apparait à la fin de l’année 1946 au sein du Journal de Spirou, magazine extrêmement populaire lancé depuis 1937 par l’éditeur belge Jean Dupuis. Imaginé par le dessinateur Morris (de son vrai nom Maurice de Bévère, 1923 – 2001), le  cow-boy qui « tire plus vite que son ombre » trouvera son apogée avec les collaborations scénaristiques de René Goscinny, de 1957 à 1977. Lucky Luke sera publié dans le journal Pilote de 1967 à 1973, et paraitra directement sous forme d’album cartonné aux Editions Dargaud après cette date. A la disparition de Morris, le héros est repris par Achdé et Laurent Gerra dès 2001 sous un nouveau titre (Les aventures de Lucky Luke d’après Morris).

  Hommage parodique truffé de références au Western et au cinéma hollywoodien, la série a installé une galerie de personnages emblématiques qui comptent certainement parmi les plus connus du 9ème Art (Les frères Dalton, Jolly Jumper, Rantanplan, etc.), aux côtés de ceux d’Hergé (Tintin) et d’Uderzo (Astérix).

 

  • L’album :

  Phil Defer « le Faucheux » (titre complet apparaissant en page de titre) est le huitième album de la série et parait en 1956. C’est chronologiquement le dernier récit imaginé par Morris seul, avant que n’intervienne René Goscinny, qui modifiera en profondeur dans ses futurs scénarii la psychologie des personnages comme l’arrière-plan humoristique. Phil Defer apparait ainsi encore aujourd’hui comme un album au ton très dur et cynique : la mort y est montrée ou suggérée de nombreuses fois alors que la censure l’interdisait explicitement depuis 1949 pour les ouvrages à destination de la jeunesse. Dans la prépublication parue en  1954 (au sein du programme radiophonique hebdomadaire Le Moustique), le tueur impitoyable au physique filiforme du titre sera in fine la dernière victime par balles de Lucky Luke, après l’élimination des Frères Dalton dans le tome 4 de la série (Hors-la-loi). La censure et les Editions Dupuis pousseront Morris à modifier la fin avant la publication en album : le tueur n’est plus mort mais sa blessure à l’épaule signifie l’arrêt de sa « carrière »…

  • L’intrigue en résumé :

   À Bottleneck Gulch, le propriétaire de l’unique saloon, O’Sullivan, fait des affaires en or. Mais un nouveau saloon, dirigé par O’Hara, venant lui faire concurrence, O’Sullivan décide de faire appel à un tueur professionnel, Phil Defer, afin de se débarrasser de cette concurrence entreprenante. Cependant celui-ci croisera le chemin de Lucky Luke, ami de O’Hara…

 

  • Questionnaire pour les élèves :

La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné.

NIVEAU 1

- Quel est le titre de la B.D.? Quel est le nom de son auteur et où ce nom est-il écrit ? Le scénariste et l’illustrateur sont-ils deux personnes différentes ?

- Quel est le nom de l’éditeur ?

- Pourquoi, à votre avis, les mots écrits sur la couverture sont-ils de tailles différentes ?

- Que représente l’illustration ? (la décrire)

- Quelles sont les couleurs dominantes de l’illustration ?

- Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre et dans l’illustration ? Quelles informations supplémentaires fournit éventuellement l’image ?

 

NIVEAU 2

-   Une couverture cherche à suggérer une histoire. D’après cette couverture, imaginez en quelques lignes quelle pourrait être l’histoire racontée dans la B.D.

-   Cette couverture vous donne-t-elle envie de lire la B.D.? Pourquoi ? En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ?

NIVEAU 3 

- Essayer de décrire l’atmosphère de cette couverture. Identifiez le lieu de l’action principale.

- A quel genre cinématographique se rattache selon vous cette couverture? Quel type de scène issue de ce genre fameux la couverture illustre-t-elle? Expliciter vos choix.

- Trouver tous les détails qui suggèrent la menace ou l’idée de mort dans le dessin.

- Tenter de comprendre en quoi cette couverture a pu marquer la création artistique postérieure; trouver ou commenter des exemples de visuels relativement proches.

 

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Couvertures dans leurs versions successives de 1956, 1970, 1977 et 1992.

 

  • Lecture et analyse de la couverture :

 

 Dès 1948, Morris part s’installer aux Etats-Unis en compagnie de Jijé (Joseph Gillain, créateur notamment  de la série Western réaliste Jerry Spring en 1954) et de Franquin (créateur de Gaston Lagaffe en 1957). Après un court séjour au Mexique, il s’immerge dans le « mythe américain », entre comic-book et cinéma, rencontre René Goscinny à New-York et continuera jusqu’en 1955 d’envoyer ses planches de Lucky Luke aux Editions Dupuis situées en Belgique. Phil Defer est dans la série Lucky Luke l’album frontière et passerelle entre cette recherche de culture américaniste et un âge d’or créationniste du 9ème Art, aux traits franco-belges.

 La couverture de Phil Defer est à la fois mythique et insolite : symbolique d’un genre tout entier (le Western) et de sa scène la plus signifiante (le  duel), elle est aussi déroutante (le héros est minuscule et on en distingue pas le visage du tueur). On verra plus loin que la symétrie inhérente à la construction graphique de cette couverture en fait l’une des plus simples et des plus élaborées jamais parues.

 Il existe à vrai dire au moins quatre visuels (tous relativement proches) de cette couverture, correspondant aux éditions successives : la version originale de 1956, celle de 1970 (où la numérotation des albums apparait en couleur violette), puis celle de 1977 (numérotation en couleur noire et re-colorisation de Phil Defer en violet) et enfin celle de 1992 (apparition d’un bandeau titre, suppression du « et » entre Lucky Luke et son adversaire, le nom de la série et la numérotation sont désormais rapprochés et de couleurs identiques).

 Ce qui frappe en priorité, c’est la différence de taille entre Lucky Luke et le supposé Phil Defer : le rapprochement entre le titre et le premier plan se fait sur le jeu de mot connoté (« fil de fer » suggérant une taille et une maigreur démesurée) et donc un raccourci à la fois sémiologique et sémiotique. Le lecteur en déduit assez aisément l’idée d’une menace qui vient envahir tout le cadre, en plein champ : menace de mort (personnage habillé en noir et rouge/mauve, doublement armé et s’apprêtant à dégainer face au héros traditionnel, relation aux sinistres vautours), menace anonyme (visage inconnu) et menace « idéologique » archétypale (le grand méchant, l’opposant, le « faucheux » : dans cette ville, il ne peut en rester qu’un…). Plus encore que les couleurs portées emblématiques (noir et rouge comme la mort et le sang, mais aussi le coup de poker final entre les deux établissements concurrents), le personnage de Phil Defer est visuellement l’antithèse du héros (qui porte un stetson blanc) de par ses manies de desperado professionnel (gants noirs, ceinture munie de cartouchière et  holsters attachés par un lacet à la cuisse).

 Second rapport important à l’image, la symétrie et le jeu sur les espaces : si la taille de Phil Defer relie la terre au ciel (son but étant d’envoyer Lucky Luke à la fois « 6 pieds sous terre » et auprès de St Pierre…), elle le relie surtout à son propre nom-titre, venant le scinder en deux parties inégales (4 lettres et 5 lettres : l’humanité (de philein, aimer en grec) à gauche et la clôture (fil de fer) à droite).

  Tout le reste du visuel est à l’avenant : sans rien connaitre de l’histoire, on en déduit que deux saloons (l’As de pique et l’As de cœur) se concurrencent. L’un (à gauche) est soutenu par Lucky Luke : son cheval, Jolly Jumper, y est attaché afin de s’abreuver ; des as de cœurs (couleur rouge aux cartes) en ornent la façade et les portes rabattantes d’entrée très caractéristiques. Encore mieux : le nom même de Morris y est inscrit, signifiant ultime du camp où se range l’âme du dessinateur…  A l’opposé, le second saloon est le lieu de prédilection choisi par les vautours, et se distingue en enseigne par ses as de piques (à la fois armes et de couleurs noires aux cartes). Entre ces deux lieux se tiennent deux hommes mais aussi deux espaces, l’arrière et l’avant, et deux conceptions du temps, le passé/présent et  le futur. N’oublions pas que cinématographiquement parlant le Western est un temps, un cadre (ville pionnière, plaines, canyon ou désert) et un horizon : ici, le cadre est purement théâtralisé (qu’y a-t-il derrière la palissade en arrière plan ?), l’espace circonscrit à un intervalle réduit et le temps l’enjeu (rapide) d’un duel déjà joué sur la couverture (Lucky Luke ayant déjà le revolver à la main, pointé sur le méchant).

 Jeu d’ombres et de lumières, Morris dessine ici sa couverture comme un archétype visuel ultime : celui du duel hollywoodien entre son héros « chanceux » (Lucky) et un adversaire caricatural qui est aussi la caricature d’un véritable acteur : en l’occurrence Jack Palance (1919 – 2006), célèbre figure du cinéma des années 1950 et 1960, que l’auteur aura certainement repéré en 1953 dans L’homme des vallées perdues (G. Stevens), film où il incarne le mal absolu, en tueur justement filiforme et vêtu de noir.

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Jack Palance dans  l’Homme des vallées perdues (G. Stevens – 1953).

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Jack Palance en Phil Defer et Lee Van Cleef parodié dans son rôle de Chasseur de primes par Morris (1972).

 Image géniale de Bande Dessinée et de Cinéma, la couverture de Phil Defer préfigure à elle seule le renouveau du genre Western par Sergio Léone puis Clint Eastwood après 1964 : on retrouve la silhouette de Phil Defer en effet aussi bien dans le personnage du Colonel colporté par l’acteur Lee Van Cleef (successivement dans Et pour quelques dollars de plus (1965) puis Le Bon, la Brute et le Truand (1966) ; l’acteur sera parodié à sont tour par Morris avec l’album Le Chasseur de primes (1972), inspiré de ces films), que dans celle du tueur d’Il était une fois dans l’Ouest (1968), où Henry Fonda est également filiforme et vêtu de noir. Dans ce dernier film, les scènes d’ouverture et de clôture rejoignent à la perfection les enjeux installés chez Morris dans la profondeur de champ de sa couverture. Inutile de préciser que la filmographie de Clint Eastwood est riche de nombreux personnages « reflets » soit de Phil Defer soit de Lucky Luke, à commencer par ceux de « l’homme sans nom » de L’homme des hautes plaines (1973) et du « cavalier solitaire » de Pale rider (1985), film qui est le remake de L’homme des vallées perdues

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Il était une fois dans l’Ouest (S. Léone – 1968) : l’affiche reprend la fusillade de la scène mythique du duel qui ouvre le film. « L’homme à l’harmonica » (Charles bronson) contre le tueur Franck (Henry Fonda), dans la scène finale…

 Image clé esthétiquement parlant, ensuite, que l’on retrouve sous une autre forme dans l’affiche imaginée par le designer américain Bill Gold (par ailleurs collaborateur de Clint Eastwood, le monde est petit…) pour le douzième film de la saga James Bond, Rien que pour vos yeux (J. Glen 1981). Un duel orchestré entre gents masculine et féminine que l’on retrouvera- sous forme d’hommage cette fois – en couverture de Spirou et Fantasio sous l’œil amusé de Tome et Janry (Qui arrêtera Cyanure ? en 1985 – Editions Dupuis). Les mêmes signeront un Petit Spirou (Tu ne s’ras jamais grand ! – Editions Dupuis) en 2003, également très ressemblant.  Clôturons cette liste avec… la couverture de Morris pour Le 20ème de cavalerie, vingt-septième album de la série Lucky Luke, paru en 1965.

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  Image au dynamisme figé (le déclenchement de la violence ou de l’action dans l’instant qui les précède), image interactive (le jeu de regard avec le lecteur est impliqué dans un point de fuite qu’il ne peut éviter), image impossible (le trucage digne de Méliès sur la profondeur de champ, le fait d’être physiquement dans et en dehors du cadre en tant que lecteur), la couverture de Phil Defer revêt toute sa connotation symbolique dans le fait de nous positionner quelque part dans la ligne précise de tir des opposants : chez Morris, nous sommes déjà dans l’Histoire et dans le Western.

 

  • Pistes supplémentaires :

- http://www.lucky-luke.com : site officiel de la série.

- http://www.bangbangluckyluke.com et http://www.fandeluckyluke.com  : deux sites non officiels très complets.

- http://nbjpr.free.fr/index.htm : Planète Lucky Luke: site personnel où sont notamment consultables toutes les couvertures de chacun des albums.

- http://www.cineclubdecaen.com/analyse/westernfilms.htm et http://fr.wikipedia.org/wiki/Western : dossiers sur le genre Western et filmographie.

- http://www.westernmovies.fr/ : le Western au cinéma.

- http://boomer-cafe.net/version2/index.php/Stars-et-vedettes-des-annees-50/Jack-Palance-la-gueule-de-l-emploi.html : résumé de la carrière de Jack Palance (photos et extrait vidéo de L’homme des vallées perdues).

- http://www.sceren.fr/tice/teledoc/plans/plans_iletait.htm : dossier Télédoc sur le chef d’œuvre de Sergio Léone, Il était une fois dans l’Ouest.

- http://eastwoodclint.free.fr/: site français consacré à l’acteur.

 

 

Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes Editions Dupuis, Dargaud et Lucky Comics ©.

La Marque Jaune

Samedi 6 septembre 2008

DOSSIER PEDAGOGIQUE /

LA MARQUE JAUNE (E.P. JACOBS) -  

Dossier téléchargeable :   La Marque Jaune dans Couverture mythique pdf Dossier Marque Jaune PDF

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  • L’album :

 Publié à l’origine en planches hebdomadaires dans le magazine Tintin entre le 06 Août 1953 et le 10 Novembre 1954, la Marque Jaune est la troisième aventure de Blake et Mortimer, héros créés par le Belge Edgar Pierre Jacobs (1904-1987) dès 1950. Un album de 66 pages sera ensuite publié aux Editions du Lombard en Février 1956.

 La Marque Jaune est considérée comme l’album le plus emblématique de la série. Ainsi d’après Claude le Gallo, auteur du Monde d’Edgar P. Jacobs, c’est le cœur de l’œuvre jacobsienne, le « carrefour de son monde ».

 

  • L’intrigue en résumé :

  Depuis quelques temps, un malfaiteur impudent sévit dans Londres, surnommé la Marque Jaune en raison de sa sinistre et mystérieuse signature. Son dernier coup d’éclat, le vol de la couronne impériale, met toute l’Angleterre en émois. Les services secrets et Scotland Yard sont sur les dents, craignant que ce ne soit que le début d’actes encore plus graves. Blake et Mortimer sont appelés à participer à l’enquête…

  • Questionnaire pour les élèves :

La couverture d’une B.D. comporte deux messages : l’un écrit, l’autre dessiné.

NIVEAU 1

- Quel est le titre de la B.D.? Quel est le nom de son auteur ? Le scénariste et l’illustrateur sont-ils deux personnes différentes ?

- Quel est le nom de l’éditeur ?

- Pourquoi, à votre avis, les mots écrits sur la couverture sont-ils de tailles différentes ?

- Que représente l’illustration ? (la décrire)

- Quelles sont les couleurs dominantes de l’illustration ?

- Quelles informations trouve-t-on à la fois dans le titre et dans l’illustration ? Quelles informations supplémentaires fournit l’image ?

 

NIVEAU 2

-  Une couverture cherche à suggérer une histoire. D’après cette couverture, imaginez en quelques lignes quelle pourrait être l’histoire racontée dans la B.D.

-   Cette couverture vous donne-t-elle envie de lire la B.D.? Pourquoi ? En quoi peut-on dire que la couverture est la « vitrine » d’une B.D. ?

 

NIVEAU 3

- Essayer de décrire l’atmosphère de cette couverture. Identifiez le lieu de l’action principale. En comparant cette couverture aux précédents travaux de recherches de Jacobs (premiers projets de couvertures), dites en quoi elle est semblable ou différente.

- Que signifie selon vous le «M», élément visuel central de cet album?

- A quel genre littéraire ou cinématographique se rattache selon vous cette couverture? Expliciter vos choix.

- Tenter de comprendre en quoi cette couverture a durablement influencé la Bande Dessinée franco-belge; trouver des exemples d’hommages ou de parodies récents.

 

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  • Lecture et analyse de la couverture :

 Couverture mythique de bande dessinée franco-belge d’après guerre, et sans doute du 9ème Art tout court, l’illustration de Jacobs pour la troisième aventure de ses personnages n’aura pourtant pas était une sinécure. Sa première idée est de rendre un hommage flamboyant au jeu théâtralisé d’ombre et de lumière du cinéma expressionniste allemand (Jacobs étant également passionné d’opéra depuis sa découverte de Faust à Bruxelles en 1917). L’intégralité de l’album baigne dans une atmosphère policière et fantastique oscillant entre le film noir et le roman à énigme anglo-saxon.

  Autour de ces idées, Jacobs réalisera différents projets de couvertures mettant en scène une cité londonienne doublement menacée par un climat orageux et une gigantesque marque planant telle une Epée de Damoclès au dessus de la tête des héros. Un « M » (Maléfique, Mort, Malheur, Malédiction et… Marque) du Mal contre le Bien. On notera également les idées d’opposition entre ciel et terre, bâtiment/monument et humain, couleurs froides et chaudes, lignes courbes et droites : tout concourt à ce que le visuel renvoie inconsciemment une notion du déséquilibre, de la folie destructrice et malfaisante (la civilisation et l’état symbolisés par les monuments officiels (Tour de Londres, Parlement et Big Ben) sont menacés), un sentiment encore renforcé par l’instabilité du climat.

  Jacobs était un spécialiste des titres intrigants et aux connotations fantastico-policières : « l’affaire », « le piège », « le secret », « l’énigme » et donc « la marque ». La Marque Jaune est un titre inspiré de la signature du personnage clé du film M le Maudit (Fritz Lang – 1931), signe fatidique représentant la lettre grecque Mu. L’influence du film Métropolis (Fritz Lang – 1927) peut aussi être signalée.

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  S’étant heurté à la censure et au contrôle des publications pour la jeunesse, qui jugeait ses histoires par trop effrayantes et morbides, Jacobs se vit en outre refuser par Hergé en 1953 un projet de couverture pour le magazine Tintin annonçant la parution prochaine de la Marque Jaune : la silhouette vampirique digne de Nosferatu (F.W. Nurnau – 1922) et le pistolet tenu par Blake n’étaient décemment pas montrables ! Jacobs réalisera donc une quatrième version de la couverture, qui sera beaucoup plus sobre et énigmatique, mais n’oubliera pas cette affaire et réalisera le 26 Septembre 1953, à l’occasion des sept ans du journal Tintin, un dessin référentiel destiné à Raymond Leblanc, fondateur du journal.

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L’ombre de Nosfératu, entre projet censuré (deuxième image ci-dessus), projet publié (troisième image) et dessin référentiel…

  Couverture policière, la Marque Jaune l‘est avant tout par son atmosphère de polar : la ville et ses bas-quartiers (Limehouse Dock est une zone d’entrepôts et de docks le long de la Tamise), la nuit, l’éclairage public, la chaussée humide et son duo d’enquêteurs confronté à une menace située hors-champ. Jacobs travaille son dessin en parallèle d’une documentation impressionnante (il se rendra sur place à l’époque pour photographier et repérer les lieux de déplacements de ces personnages) et en particulier des gravures de Gustave Doré montrant la City à l’époque Victorienne. Sherlock Holmes et Jack l’Eventreur hantent encore les lieux et comment, d’ailleurs, ne pas retrouver sur cette couverture dans le duo Blake/Mortimer le couple Holmes/Watson… L’un complémentaire de l’autre, et une main secourable sur l’épaule, comme signe éternel d’amitié.

 Couverture affiliée aux genres fantastique et science-fiction, ensuite, car, dans cette menace surnaturelle qui vient pétrifier des personnages déjà plongés au cœur du mystère (la fameuse marque étant à la fois sur eux, derrière eux, devant eux et pourtant invisible à nos yeux de lecteur), seul le futur dénouement apportera un élément de résolution. Là est tout le charme et l’enjeu dramatique de cette couverture : tout y est en suspens et en suspense (Que se passe t’il ? Que signifie cette marque sur le mur ? Que voient les personnages ?) et tout se laisse deviner (Que tient Mortimer dans sa poche ?). Etranges ombres portées, inquiétante scène où l’obstacle surgit du mauvais côté (de la gauche) et stoppe la progression naturelle de la lecture comme de l’avancée de l’enquête (vers la droite, donc). Héros isolés et pourtant jetés dans la lumière, Blake et Mortimer semblent poser dans un décor théâtralisé Hitchockien, engageant un savant jeu de regards avec le lecteur/spectateur : c’est « fenêtre sur rue » et « psychose du cliffhanger », à suivre en tournant la page (lire http://fr.wikipedia.org/wiki/Cliffhanger_(fin_ouverte)).  Un ancrage aussi terrifiant qu’il demeure sans voix, contrastant avec les fameux longs récitatifs jacobsiens…

Album phare de l’œuvre de Jacobs, la Marque Jaune est d’abord un chef d’œuvre artistique et visuel : rarement une couverture de bande dessinée, telle une affiche de cinéma, aura aussi durablement influencée les créations postérieures. Tant et si bien que nombre d’auteurs contemporains en livreront des hommages, des parodies ou des citations plus ou moins directs. Pour prendre des exemples relativement récents, on citera ici les premières de couvertures de Baker Street t.1 : Sherlock Holmes n’a peur de rien (P. Veys et N. Barral – Delcourt – 1998) et de Le Chat t.14 : la Marque du Chat (Ph. Geluck -Casterman – 2007), qui sont deux variations humoristiques de l’œuvre originelle. En 2007, le journal Le Monde n’hésite pas à détourner son propre logo à l’occasion de la republication de l’album Les repreneurs graphiques de la série, Ted benoit et André Juillard, livreront également des ex-libris et illustrations hommages à Jacobs. On trouvera enfin sur cette page quelques autres pistes (http://emmanuelmailly.free.fr/essaiparent1.htm).

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  • Pistes supplémentaires :

- http://www.blakeetmortimer.com/spip.php?article24: page consacrée à l’album sur le site officiel de Blake et Mortimer.

- http://www.marquejaune.com/index.php?option=com_content&task=view&id=43&Itemid=64: Sur les traces de la Marque…: cases et photos issues de la propre documentation de Jacobs enfin mises en parallèle.

- http://www.page2007.com/news/videoroll/blake-et-mortimer-la-marque-jaune : écouter l’album sonore.

- http://blake-et-mortimer.over-blog.fr/0-categorie-10194931.html : croquis et esquisses d’André Juillard.

- http://blake-jacobs-et-mortimer.over-blog.com/ : tout sur l’univers de l’auteur.

 

Dossier réalisé par Ph. Tomblaine.

Images toutes Editions Blake & Mortimer, Casterman, Dargaud et Delcourt ©.